mardi 7 juillet 2015

« Le SIDA fait encore des ravages chez les transgenres »

Par Mathieu Viviani
C’est le constat de Esperanza Kouka Garcia. Après avoir milité pour la reconnaissance des droits des transgenres argentins durant les années 70,  elle se réengage dans le militantisme en faveur des droits des trans français à partir des années 90 et fonde en 2007 l’association Pari-T. Altermondes l’a rencontré à l’occasion du festival Solidays 2015.

Où en est-on dans la lutte contre le SIDA au sein de la communauté transgenre argentine ?

 

Après avoir voté le mariage pour tous en 2010, l’Argentine a été le premier pays d’Amérique latine à adopter en 2012 une loi permettant aux transsexuel(le)s et travestis de choisir librement leur genre, sans accord préalable d’un médecin ou de la justice.


Esperanza Kouka Garcia : Depuis la loi sur l’identité de genre votée par le sénat argentin en 2012, les trans bénéficient enfin d’une reconnaissance institutionnelle. C’est formidable mais il y a encore du chemin à parcourir sur le volet sanitaire. Bien souvent, les personnes transidentitaires n’osent pas consulter un médecin pour parler de leurs maladies. Il y a une sorte de taboue lié à des décennies de marginalisation au sein de la société argentine. Ainsi, le SIDA fait encore des ravages chez les transgenres à l’heure actuelle. Il faut savoir qu’une majorité de trans se prostitue en Argentine et devient séropositive par ce biais. C’est une spirale d’où ces personnes ont du mal à sortir car la prostitution est souvent leur seul moyen de subsistance. Et même quand elles arrivent à sortir de la prostitution, elles doivent souvent faire face à l’addiction aux stupéfiants. Enfin, on recense encore beaucoup d’actes de violence envers les transsexuel(le)s du pays. Pour arriver à changer cela, il faut du temps, car au-delà des nouvelles lois votées, il y a un vrai travail à effectuer sur le changement des mentalités en Argentine.

Y-a-t’il des dispositifs pour aider les trans argentins atteints du VIH aujourd’hui ?

 

Esperanza Kouka Garcia
Esperanza Kouka Garcia,
présidente de l’association Pari-T
 
E. K. G : Oui, heureusement les choses commencent à bouger dans la bonne direction. Grâce à la reconnaissance de l’identité transgenre par l’État argentin, des politiques au service de la santé des transsexuel(le)s tendent à se mettre en place. Par exemple, certains hôpitaux ont ouvert des cabinets de consultation uniquement pour les trans. Ces espaces leur garantissent une totale intimité et une écoute particulière car les médecins qui y travaillent ont été sensibilisés. Début juin, le ministère de la Santé du pays a rendu gratuites les interventions chirurgicales de changement de sexe, les traitements hormonaux et les soins généraux pour les transsexuel(le)s. Cette mesure diminuera sûrement les accidents liés à des interventions chirurgicales à bas coût pratiquées par des « faux chirurgiens ». J’espère que toutes ces avancées aideront à augmenter l’espérance de vie moyenne des transsexuel(le)s argentin(e)s qui ne dépasse pas 40 ans actuellement.

 

 Aujourd’hui vous militez pour la reconnaissance de l’identité transgenre en France au sein de votre association Pari-T. Quel regard portez-vous sur la situation des transsexuel(le)s français(e)s ?

 

E. K. G : En France, je trouve que les transsexuel(le)s ont clairement moins de visibilité par rapport à l’Argentine. Là où la communauté gay est de plus en plus visible dans la société française, les trans sont vraiment dans l’ombre. Étant donné qu’ils n’ont pas d’état civil propre comme en Argentine, leur accès à la santé et aux services sociaux est très compliqué. De plus, à l’instar des trans argentins, beaucoup se prostituent et sont atteints du VIH. C’est la raison pour laquelle j’ai crée l’association Pari-T en décembre 2007. Après avoir été médiatrice de santé publique à Pastt (Groupe de prévention et d’action pour la santé et le travail des transsexuel[le]s), je me suis rendue compte qu’on ne pouvait pas sortir les trans de la prostitution sans lutter pour la reconnaissance de leur genre par la loi française. De cette manière, on prend le problème à la racine selon moi. J’ajouterai aussi qu’en France, il faut que les associations œuvrant pour les droits des transsexue(le)s fassent plus d’efforts pour être en cohésion. Nous avons le même but, mais bien souvent, on est pas d’accord sur comment y arriver. De plus, les chefs de file trans de cette lutte ont encore du mal à s’inscrire dans une dynamique collective. Ils incarnent ce combat sur un plan personnel. Or, en collectif, on est beaucoup plus fort. C’est ce qui s’est passé en Argentine, et on voit bien que cela a porté ses fruits.
Dans le dossier « Droits des homosexuels, la bataille pour l’égalité progresse » du numéro 42 d’Altermondes, retrouvez, p 54-55, un article sur l’Argentine et ses avancées exemplaires en matière de reconnaissance des droits des LGBT.

Crédits photo de Une : Beatrice Murch via Flickr

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